À Photo Elysée, Inferno & Paradiso nous plonge au cœur des souffrances et des joies de notre époque. Mais devant certaines images tragiques à l’esthétique saisissante, une question dérangeante s’est imposée à moi : a-t-on le droit de les trouver belles ?
Inferno & Paradiso, imaginée par Alfredo Jaar et présentée à Photo Elysée à Lausanne, est l’une de ces expositions ou plutôt expériences artistiques que l’on vit et éprouve. Ici, pas de parcours tranquille d’une photographie à l’autre, avec cartel. On entre dans l’obscurité et l’on se retrouve immédiatement encerclé par les images.
Une vingtaine de projections se déploient simultanément sur les murs de deux salles. Elles réunissent le travail de vingt photojournalistes contemporain·e·s, invité·e·s par Alfredo Jaar à sélectionner dans leurs archives deux photographies : la plus douloureuse et la plus porteuse d’espoir de leur carrière. Quarante images, donc, pour raconter les deux extrêmes de notre humanité.
Toutes les vingt minutes, l’univers bascule : de l’enfer au paradis, de la souffrance à la joie, de ce que l’être humain peut subir de pire à ce qu’il est encore capable de vivre de plus lumineux.
Sur le papier, le principe paraît simple. Dans la salle, il l’est beaucoup moins. Surtout lorsque l’on arrive sur la partie souffrance et horreur et que l’on a pas le courage d’attendre 20 minutes pour la prochaine tournée aussi heureuse soit-elle.
Impossible de détourner les yeux
Les projecteurs sont installés au centre de l’espace. Pour circuler entre les images, il faut forcément traverser leurs faisceaux lumineux.
Instinctivement, je me baisse. Je cherche maladroitement un passage qui me permettrait de ne pas projeter mon ombre sur les photographies. Comme si ma silhouette risquait de les déranger. Comme si je pouvais encore me faire discrète face à ce qui se déroule sous mes yeux.


Mais c’est impossible. La disposition des projecteurs nous oblige à entrer dans les images, à les interrompre momentanément. Mon ombre passe sur un visage, un paysage dévasté, un corps.
Dans cette salle obscure, le regard ne trouve aucun endroit où se reposer. Où que l’on se tourne, une nouvelle image apparaît. Il n’y a pas de mur vide, pas de respiration, pas d’échappatoire visuelle.
Heureusement, il y a des poufs. Je finis par m’y laisser tomber, assommée par cette accumulation silencieuse.
David Guetta aux portes de l’enfer
Et puis il y a eu ce moment parfaitement absurde, comme souvent dans ma vie ces temps-ci.
Comme d’habitude, je visite l’exposition avec les écouteurs pluggés dans les oreilles, ma playlist d’août en boucle. Au moment d’entrer dans cet enfer photographique, mon téléphone a décidé de lancer I’m Good de David Guetta « I’m good, yeah, I’m feeling alright… » (oui je m’exerce pour le Venoge Festival). Manifestement, mon algorithme n’avait pas compris où je me trouvais.
Personne d’autre n’entendait la musique, évidemment. Pourtant, j’ai immédiatement éprouvé une gêne immense. Il m’était impossible de continuer à regarder ces images de guerre, de misère, de mort et de détresse humaine sur un morceau aussi joyeusement insouciant. J’ai coupé la musique et me suis mise à chercher quelque chose de plus triste, de plus grave, comme s’il fallait offrir une bande-son digne aux personnes photographiées. Comme si le respect passait aussi par la musique que, seule au milieu de la salle, j’étais pourtant la seule à entendre.
Cette réaction un peu dérisoire en disait probablement davantage que je ne l’aurais voulu : face à certaines images, nous cherchons désespérément la bonne manière de nous comporter. Faut-il rester longtemps ? Garder le silence ? Baisser les yeux ? Ressentir exactement ce que la situation semble exiger de nous ?
Existe-t-il seulement une bonne façon de regarder la souffrance des autres ?
Sommes-nous devenus insensibles ?
C’est l’une des questions soulevées par Alfredo Jaar avec ce projet immersif. À force d’être exposés quotidiennement aux images de guerre, de catastrophes, d’exil, de violence et de mort, sommes-nous encore capables de les voir réellement ?
Elles apparaissent dans les journaux, entre deux publications sur Instagram, au milieu d’une story, avant une publicité ou juste après la vidéo d’un chat qui tombe d’un canapé. Nous les regardons quelques secondes, bouleversés, impuissants. Puis notre pouce reprend son mouvement. Nous scrollons.
Ce n’est pas nécessairement que nous ne ressentons plus rien. Peut-être ressentons-nous, au contraire, beaucoup trop. Face à cette accumulation infinie de tragédies, la distance devient alors une protection. On ne peut pas s’effondrer devant chaque image et éprouver une culpabilité permanente.
Inferno & Paradiso empêche précisément ce réflexe de fuite. Ici, pas de défilement possible. L’image reste. Elle occupe le mur et l’espace. Elle nous dépasse physiquement.
Pour ma part, l’exposition m’a confirmé que je n’étais pas immunisée contre les images de souffrance. Qu’elles soient anonymes ou non, elles continuent de me heurter, me culpabilisée et me ramener à mon inaction et impuissance.
Mais une autre question, tout aussi inconfortable, m’est venue.
Cette photographie est belle.

Certaines des images projetées sont esthétiquement magnifiques. Et c’est peut-être ce qu’elles ont de plus dérangeant.
La lumière est saisissante. Les couleurs se répondent. Les lignes forment une composition presque parfaite. Les corps, les objets et les décors semblent parfois avoir été disposés avec une précision telle que l’on se demande, l’espace d’une seconde, si la scène a été mise en scène.
Puis la réalité du sujet nous rattrape.
Sur l’une des photographies, un jeune garçon assassiné par balle repose sur un fauteuil. Son corps dessine une courbe. Les couleurs, la symétrie et la composition produisent une image d’une puissance visuelle extraordinaire. Et une pensée surgit : cette photographie est belle.
Immédiatement suivie d’une autre : comment peut-on trouver belle l’image d’un enfant mort, d’un corps émascié ?
C’est là que le regard vacille. Car trouver la photographie belle ne signifie évidemment pas trouver belle la réalité qu’elle représente. Nous ne contemplons pas la souffrance elle-même, mais le geste d’un photographe qui a su lui donner une forme, un cadre et une visibilité.
La beauté ne gomme pas l’horreur. Elle nous oblige peut-être, au contraire, à la regarder plus longtemps. Une image strictement insoutenable provoquerait le rejet immédiat : nous détournerions les yeux. Une image composée avec justesse nous retient. Elle crée un face-à-face auquel il devient plus difficile d’échapper.
Mais cette beauté demeure moralement inconfortable. Peut-on admirer le travail du photographe sans transformer la douleur d’une personne en objet esthétique ? À quel moment la puissance visuelle rend-elle justice au sujet photographié ? Et à quel moment risque-t-elle de le faire disparaître derrière la perfection de l’image ?
Regarder n’est jamais un geste neutre
Alfredo Jaar ne nous demande peut-être pas seulement si nous sommes encore sensibles aux images. Il nous demande ce que nous faisons de cette sensibilité.
Sommes-nous touchés par la personne représentée ou par la beauté de la photographie ? Regardons-nous une tragédie ou une œuvre ? Compatissons-nous réellement, ou admirons-nous le talent de celui ou celle qui a appuyé sur le déclencheur ? Sans doute un peu tout cela à la fois.
C’est précisément ce qui rend Inferno & Paradiso aussi puissant. L’installation ne laisse pas le visiteur confortablement installé dans le rôle de celui qui sait distinguer le bien du mal, l’enfer du paradis, la compassion du voyeurisme.
Même son titre suggère deux mondes clairement séparés. Pourtant, dans l’expérience du regard, la frontière se brouille. Une image de douleur peut contenir une beauté bouleversante. Une photographie heureuse peut porter en elle la fragilité de l’instant. L’enfer et le paradis ne sont peut-être pas deux destinations successives, mais les deux faces de notre manière de regarder le monde.
Je n’ai pas attendu vingt minutes supplémentaires pour découvrir la séquence suivante. Je n’en avais ni l’énergie ni l’envie. Il restait d’autres images, mais j’avais atteint ma propre limite. Je suis donc sortie sans avoir tout vu.
Et, finalement, ce n’est pas ce que je retiens de cette installation. Je garde plutôt le souvenir de mon corps affaissé sur un pouf, de mon ombre impossible à effacer, de David Guetta brutalement réduit au silence et de cette pensée aussi spontanée que coupable :
« Mon Dieu, que cette photographie est belle. » Une malheureusement belle photographie.
Alfredo Jaar
Né à Santiago du Chili en 1956, Alfredo Jaar est un artiste, architecte et cinéaste dont le travail explore depuis plusieurs décennies les rapports de pouvoir, les fractures géopolitiques et la manière dont les médias représentent les crises de notre époque.
À travers la photographie, la vidéo, l’installation et l’architecture, il ne cherche pas seulement à montrer des images : il interroge les conditions dans lesquelles nous les regardons. Qui est visible ? Qui reste anonyme ? Pourquoi certaines tragédies occupent-elles durablement l’espace médiatique tandis que d’autres disparaissent presque entièrement de notre champ de vision ?
Son œuvre questionne aussi les limites de la représentation. Comment témoigner de la souffrance sans l’exploiter ? Comment rendre visible sans réduire une personne à son statut de victime ? Et comment redonner sa puissance à une image dans un monde qui en produit et en consomme des milliers chaque jour ?
Avec Inferno & Paradiso, Alfredo Jaar place une nouvelle fois le public face à sa propre responsabilité de spectateur. Impossible de rester totalement extérieur à l’image : tôt ou tard, notre regard, ou notre ombre, finit par s’y inscrire.
Inferno & Paradiso — Alfredo Jaar
Où ? Photo Elysée, Plateforme 10, Lausanne
À voir jusqu’au 1er novembre 2026
Informations -> Photo Elysée
L’installation rassemble quarante photographies choisies dans les archives de vingt photojournalistes contemporain·e·s. Elle a été créée avec l’association culturelle On The Move pour le festival international de photographie Cortona On The Move.