« De la Comédie-Française » : 1h15 de bohneur dans la Maison de Molière

Je suis entrée dans une salle de cinéma lausannoise pour voir le film De la Comédie-Française. J’en suis ressortie avec l’impression d’avoir assisté à une pièce à Paris, l’envie de réserver mon aller simple pour la ville lumière

La comédie avait commencé avant le film

Il y avait déjà un petit parfum de vaudeville dans la salle 8 du Pathé Les Galeries. Journée du Cinéma oblige, la place coûtait sept francs et la salle était pleine : excellent investissement culturel, soit dit en passant. Restait à réussir l’épreuve redoutable du placement numéroté.

Installée à mon siège, rang F, après avoir contrôlé trois ou quatre fois la lettre et le numéro certes, quand a commencé une invraisemblable valse des spectateurs. Ceux du rang F étaient en G, ceux de G avaient pris les places de F et chacun tentait de réparer le problème en s’asseyant simplement un peu plus loin. Avant même le début du film, nous avions déjà eu droit à une comédie de boulevard.

De La Comédie-Française: Macbeth H-3

Réalisé par Bertrand Usclat et Martin Darondeau, De la Comédie-Française nous entraîne dans les quelques heures qui précèdent la première de Macbeth. Oui j’ai été tout autant surprise que Molière de ce choix de pièce si tragique et « english ». Nina, interprétée par Pauline Clément, signe sa première mise en scène dans la plus prestigieuse troupe de France. Elle devrait pouvoir se concentrer sur son spectacle. Évidemment, tout le reste décide de s’effondrer autour d’elle : susceptibilités d’acteurs, problèmes techniques, tromperies et coucheries, traditions et superstitions théâtrales.

Les auteurs ont recueilli les anecdotes de pensionnaires et les membres de la troupe jouant ainsi des personnages qui ressemblent à des versions satiriques d’eux-mêmes. Guillaume Gallienne en concierge psychorigide est absolument fabuleux, Christian Hecq en régisseur débordé aux grandes explications hilarant ou Séphora Pondi en maquilleuse de talk-show qui revendique son statut de « make-up artist » : chacun change de place, mais tous restent profondément de la maison.

C’est là que le film est plus fin qu’une simple succession de gags. La Comédie-Française devient à la fois un monument national, un lieu de travail, une ruche et une petite société traversée par les mêmes problèmes d’ego, de reconnaissance et de communication que n’importe quelle entreprise avec davantage de velours, d’alexandrins et la hantise de porter du vert au théâtre.

Un film construit comme une pièce

Ce qui m’a frappée, c’est la façon dont le cinéma emprunte ici au théâtre sa mécanique. Presque toute l’action tient dans un même lieu et dans un temps très resserré. Un objectif unique gouverne chaque scène : arriver (vivant) jusqu’au lever de rideau de cette première. À mesure que l’heure approche, les incidents s’empilent, les portes claquent, les personnages se croisent et le tempo accélère. Unité de lieu, unité de temps, même si on ne laisse aucun temps à Laurent Stocker, unité d’action : les fameuses règles classiques deviennent le moteur d’une comédie contemporaine.

Même la troupe agit comme un personnage collectif. Chacun semble d’abord défendre son rôle, son territoire ou sa blessure d’amour-propre; pourtant, au moment décisif, c’est le spectacle qui les rassemble. Le film raconte finalement quelque chose de très juste sur le théâtre : il naît d’une somme de fragilités individuelles, mais il n’existe que lorsque tout le monde accepte de fabriquer ensemble une illusion plus grande que soi.

La mise en scène cinématographique ne cherche pas à faire oublier les planches. Elle circule dans les loges, les couloirs, les ateliers et les dessous de scène, elle rend visibles celles et ceux que le public ne voit jamais. Bon au vu des remarques pas du tout 2026 de la costumière/couturière, c’est peut-être pas un mal…. Mais son rythme, ses entrées et sorties ainsi que la précision des dialogues donnent au film l’élan d’un spectacle vivant. Dans la salle, nous riions tellement que certaines répliques suivantes se perdaient sous les éclats de rire. Au théâtre, les acteurs savent attendre une demi-seconde avant de reprendre. À l’écran, le film poursuit sa course et il est parfois trop drôle pour son propre rythme.

La Comédie-Française

Fondée en 1680 par Louis XIV à partir de la réunion de troupes rivales, la Comédie-Française est souvent surnommée la « Maison de Molière », même si Molière était mort depuis sept ans lors de sa création. Sa singularité ne repose pas seulement sur son âge ou son Répertoire, mais sur l’existence d’une troupe permanente organisée autour des pensionnaires et des sociétaires, héritière d’un principe collectif de partage.

Pendant plus de trois siècles, elle a traversé les régimes politiques, les pandémies, les batailles esthétiques et les révolutions scéniques. Elle incarne donc une certaine idée de la culture française : la conservation d’un héritage, oui, mais seulement à condition de continuer à le jouer, à le déplacer, à le contredire et parfois à en rire. De la Comédie-Française réussit précisément cela. Il ouvre les portes du monument, ôte un peu de poussière imaginaire aux fauteuils rouges et révèle, derrière l’institution, une bande d’artisans du spectacle capables d’une formidable autodérision.

Molière, le théâtre, Paris et moi

L’une de mes scènes préférées est celle où Molière semble soudain reprendre possession des lieux. Sans la raconter dans le détail, elle condense tout ce que j’aime : l’histoire qui surgit au milieu du présent, le patrimoine qui cesse d’être un objet sous cloche et le théâtre qui se regarde faire du théâtre.

C’est probablement pour cela que le film m’a immédiatement ramenée à Edmond, la pièce d’Alexis Michalik que je suis allée voir en juin au Théâtre du Palais-Royal à Paris. Là aussi, le sujet est la fabrication d’un spectacle : l’écriture improbable de Cyrano de Bergerac par un Edmond Rostand angoissé, pressé par le temps et entouré d’une galerie de personnages aussi encombrants qu’indispensables.

Depuis 2016, Edmond est joué au Théâtre du Palais-Royal et a remporté pas moins de cinq Molières. Deux heures de théâtre populaire au sens le plus noble. J’en étais sortie presque extatique. Ce mot paraît excessif, mais il décrit très bien cet état : le sourire aux lèvres, le cœur léger et la certitude très simple d’avoir été, ce soir-là, exactement là où il fallait être et que la culture fait partie intégrante de mon bien-être et « bien-âme ».

Il faisait chaud ce soir de mai. En sortant du Théâtre du Palais-Royal, et avant de rentrer à l’hôtel, j’ai traversé la Place du Louvre pour me flâner le long des quais de Seine. Paris avait cette douceur qui donne l’impression que la ville entière prolonge la représentation : les façades éclairées, l’eau noire, les conversations qui flottent et cette énergie impossible à expliquer à quelqu’un qui ne l’a jamais ressentie.

C’est peut-être cela, au fond, que De la Comédie-Française a réveillé en moi. Pas seulement mon amour du théâtre, ni même mon amour de Paris, mais mon attachement à une culture, française en l’occurence, capable de faire dialoguer Molière, Shakespeare, Rostand et le cinéma. Une culture patrimoniale qui n’est pas figée, une culture savante qui peut être follement populaire, une culture qui nous apprend quelque chose tout en nous faisant rire de A à Z. Et cette phrase qui résonne en moi depuis mes études à Paris en 2004 :

Soyez boulimique de culture

Françoise Schmitt, directrice de l’IESA (Institut d’Études Supérieures des Arts)

Paris-Lausanne / Lausanne Paris

Pendant une heure et quart, à Lausanne, j’étais à Paris. J’étais dans les couloirs de la Salle Richelieu, dans les loges, au bord du plateau. Quand le film s’est terminé, je n’étais manifestement pas la seule à avoir oublié que nous étions au cinéma: nous avons toutes et tous applaudi à la fin du film.

Et moi, évidemment, j’ai aussitôt eu deux pensées parfaitement raisonnables aller voir le programme de la Comédie-Française et réserver mon prochain séjour à Paris (et Disneyland mais 🤫). Parce qu’il existe des œuvres qui vous remettent en contact avec ce qui vous rend profondément heureuse. Pour moi, le théâtre et Paris.

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