Figure majeure de l’art suisse, proche de Hodler, passée par Pont-Aven et même membre de Die Brücke, Cuno Amiet reste pourtant un illustre inconnu pour beaucoup d’entre nous. Le Musée d’art de Pully nous invite à découvrir son œuvre colorée et riche en matière au fil des quatre saisons, sans Vivaldi, ni pizza, mais avec quelques airs de Vallotton, Klee ou Klimt.
Cuno Amiet. Avec un nom pareil, il pourrait être compositeur de musique baroque, personnage secondaire dans un roman allemand ou boulanger (miettes Amiet… ok je sors). Il était en réalité peintre. Suisse allemand, qui plus est.
Et si son nom ne vous dit absolument rien, rassurez-vous : vous ne serez probablement pas seul·e. Malgré son statut de figure majeure de l’art suisse du début du XXe siècle, Cuno Amiet ne fait pas vraiment partie des artistes que l’on apprend à reconnaître à l’école. À moins d’avoir étudié l’histoire de l’art, et encore, fréquenté assidûment les musées helvétiques ou grandi au milieu d’une cossue collection familiale.
Pour ma part, je n’aurais sans doute jamais posé les yeux sur ses œuvres, ni même entendu son nom, sans mon passage dans un cabinet d’expertises/maison de vente aux enchères lausannoise. En inventoriant les successions de la région, j’ai découvert que certains peintres semblaient avoir été livrés d’office avec les vases Lalique, les meubles Directoire et l’argenterie Jezler.
Cuno Amiet en faisait partie, au même titre qu’Auberjonois, Maffli et quelques autres incontournables des intérieurs bourgeois de la région. De véritables petits cabinets de curiosités helvétiques dans lesquels je découvrais davantage d’histoire de l’art que sur les bancs de l’université de Lausanne.
Mais qui donc est-ce Cuno Amiet ?
Né à Soleure en 1868, Cuno Amiet appartient à la même génération que Ferdinand Hodler. Mais là où Hodler construit volontiers ses paysages et ses personnages de manière monumentale et presque solennelle, Amiet fait de la couleur son principal terrain de jeu.

Après des études à Munich puis à Paris, il part en Bretagne en 1892 et rejoint Pont-Aven, devenu l’un des grands laboratoires de la peinture moderne autour de Paul Gauguin. Gauguin était déjà parti pour Tahiti, mais ses couleurs franches, ses formes simplifiées et son rejet de la peinture académique étaient encore partout.
Amiet y découvre également le travail de Van Gogh, le divisionnisme, cette manière de juxtaposer les touches de couleur plutôt que de les mélanger et les recherches des artistes que l’on associera aux Nabis.

Quelques années plus tard, il se rapproche de l’expressionnisme allemand et rejoint même Die Brücke en 1906. Pas mal, finalement, pour ce peintre dont le nom déclenche aujourd’hui surtout un discret : « Cuno qui ou quoi ? »
Les Quatre Saisons, sans Vivaldi ni pizza
L’exposition Les Quatre Saisons de Cuno Amiet, présentée au Musée d’art de Pully, déroule son œuvre en quatre temps : printemps, été, automne et hiver (ô surprise 😜). Les quatre vraies saisons, donc, pas celles de Vivaldi ni celles que l’on commande avec supplément anchois (ou ananas pour les hérétiques).
Le parcours réunit une soixantaine de peintures ainsi que de nombreuses œuvres sur papier, réalisées au fil de près de septante années de création. Car Amiet a beaucoup peint. Et surtout, il n’a jamais cessé d’essayer autre chose.



D’une salle à l’autre, les paysages changent de lumière, de matière et presque de personnalité. Le printemps explose de couleurs, l’été prend des airs de jardin enchanté, l’automne se fait un peu plus discret, la saison la moins généreusement représentée de l’exposition, tandis que l’hiver devient silencieux, bleuté, parfois presque abstrait, ma saison préférée par ce peintre, moins dans la vraie vie.

Amiet observait inlassablement la nature autour de sa maison de la Oschwand, dans le canton de Berne. Son jardin était à la fois son sujet favori et son laboratoire. Il ne cherchait pas simplement à représenter un arbre, une floraison ou un champ enneigé : il expérimentait la manière dont la couleur pouvait traduire une lumière, une température ou une sensation.

Un peintre, plusieurs mouvements
C’est probablement ce qui m’a le plus intéressée dans l’exposition : l’impression de traverser plusieurs chapitres de l’histoire de l’art à travers un seul artiste et de pouvoir le lier à ce que j’avais vu plus jeune, lors de ces fameux inventaires.
Dans certaines œuvres, les petites touches colorées rappellent le pointillisme. Ailleurs, les aplats et les contours évoquent Pont-Aven et les Nabis. Certaines couleurs deviennent si intenses qu’elles nous emmènent du côté de l’expressionnisme allemand. Et, selon les tableaux, on croit parfois apercevoir quelque chose de Vallotton, de Klimt, de Klee ou d’Alice Bailly, qu’il a également cotoyés.


Pas forcément parce qu’Amiet les aurait tous copiés ou même fréquentés, mais parce qu’il participe au même grand bouleversement artistique : celui d’une époque où les peintres ne veulent plus seulement reproduire fidèlement ce qu’ils voient. Ils veulent montrer ce qu’une couleur, une ligne ou une lumière leur fait ressentir.
Le parcours permet aussi de mettre ses peintures en parallèle avec ses œuvres graphiques : aquarelles, dessins et lithographies. La comparaison est particulièrement intéressante, car un même paysage peut devenir beaucoup plus dépouillé ou plus atmosphérique selon la technique employée. Quelques traits et quelques couleurs suffisent parfois à faire apparaître une saison entière.
Un inconnu qui gagne à être connu
Cuno Amiet est donc un drôle de paradoxe : un peintre essentiel de la modernité suisse, lié à Pont-Aven, proche de Hodler et membre de Die Brücke, mais qui demeure, à mon sens, presque inconnu en dehors des musées, des maisons de ventes et d’un cercle relativement fermé de collectionneurs.
L’exposition du Musée d’art de Pully permet justement de le sortir des salons bourgeois et des catalogues de successions pour le replacer là où il mérite d’être : dans l’histoire de l’art européen, mais sans le rendre intimidant pour autant.
Et pour une fois, je n’ai même pas attendu la dernière semaine pour aller la voir. Rien que pour cet exploit personnel, l’exposition mérite déjà d’être signalée.
Cuno Amiet – Les Quatre Saisons
📍 Musée d’art de Pully, Chemin Davel 2, 1009 Pully
📅 A voir jusqu’au 10 janvier 2027